Constitution: le débat français vu de l'extérieur
Posté par vincent , le 17/04/2005
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L'aspect le plus préoccupant du débat en France sur la Constitution est la confusion, entretenue avec grand soin par les partisans du «non», entre des questions qui n'ont en réalité aucun rapport. Il est évident que n'importe qui a le droit de ne pas être satisfait de l'Europe tel qu'elle se construit actuellement ; mais il est tout aussi évident que la Constitution n'est en rien responsable de ce qui existe, ne fût-ce que pour la simple raison qu'elle n'existe pas encore et qu'elle permettra plutôt de corriger un certain nombre de défauts que l'on reproche aujourd'hui à l'Union. Tout ce qui a été décidé par le passé ou qui est décidé actuellement se fonde sur les traités en vigueur. C'est une lapalissade, et pourtant une bonne partie des mensonges qui entachent la campagne référendaire française se fondent sur cette équivoque. Pour contribuer à la dissiper, je vais citer essentiellement quelques témoignages extérieurs.
Le témoignage syndical. J'ai cité en début de semaine la directive Bolkestein comme l'exemple le plus éclatant de la confusion. Proposée au début de 2004 lorsque la Constitution était encore sur le métier, cette directive va être radicalement modifiée avant que la Constitution puisse entrer en vigueur, parce qu'ainsi le veulent le Parlement européen et le Conseil des ministres qui détiennent le pouvoir législatif. La Constitution ajoutera a posteriori des armes juridiques pour affirmer la priorité de la mission des services d'intérêt général sur la concurrence et pour renforcer les pouvoirs du Parlement européen (qui est déjà en train de réécrire le projet). Dans la récente manifestation européenne de Bruxelles en défense de l'Europe sociale et des droits des travailleurs, la Confédération européenne des syndicats (CES) avait choisi comme slogan: « Non à la directive Bolkestein, oui à la Constitution», afin de bien marquer où se situent les intérêts réels des travailleurs, alors que les troublions de service s'efforçaient de tout mélanger. Le secrétaire général de la CES, John Monks, a ajouté que le traité constitutionnel est «le plus social» de tous les traités européens ; et il représente la voix de la presque totalité des syndicats de travailleurs existant dans les 25 Etats membres.
Choisir sans comprendre ? Le mélange malicieux (pour ne pas dire ignoble) entre la directive et le traité a laissé pantois Yvon Toussaint. Pourquoi je le cite ? Parce qu'il est l'un des écrivains les plus respectés et talentueux de Belgique et parce que dans sa carrière journalistique au « Soir » de Bruxelles, avant d'en devenir le directeur, il a été aussi bien responsable de l'information européenne que correspondant à Paris. Il connaît bien l'Europe, il connaît bien la France. Il s'est adressé aux lecteurs à propos de la directive et de la Constitution: « Comment ? Vous n'avez lu ni l'une ni l'autre ? Heureusement que cette circonstance n'empêche personne d'avoir un avis sur les deux (…) Dans le même temps, il est recommandé de déplorer à hauts cris de n'être pas informé correctement. (…) Comment vous faire lire l'obsédante directive Bolkestein pour vous faire constater de visu qu'elle n'a rien, mais alors strictement rien, à voir avec le projet de Constitution, contrairement à ce que prétendent les partisans du non, dès lors qu'ils ont usé et abusé du dossier turc semblablement hors sujet ? Serait-ce donc aussi cela, la démocratie ? Choisir sans comprendre ? Se résigner à ne pas s'informer ? Se déterminer pour des raisons étrangères à la cause ? Basculer par humeur ? »
Perte d'influence. Une large partie de la presse française publie en alternance des prises de position pour et contre la Constitution, en estimant que c'est la meilleure façon de prouver son objectivité. C'est sans doute en partie vrai, même si cette méthode, si elle devient systématique, déconcerte le lecteur. Est-il vraiment peu digne d'un grand journal, d'un directeur, de prendre position ? De choisir ? De toute manière, la plupart des textes alternatifs n'ont pas beaucoup de saveur. Aujourd'hui pour et demain contre, les arguments sont souvent difficiles à comprendre ; il faut parfois arriver aux dernières lignes pour savoir si l'auteur est pour le oui ou pour le non. Ils sont rares ceux qui, comme Jean-Claude Casanova pour «Le Monde», parviennent à une conclusion claire: « Il est préférable de voter oui puisque le compromis obtenu par Valéry Giscard d'Estaing est le meilleur qu'on puisse obtenir aujourd'hui et que la victoire du non nuirait à la France ».
L'idée qu'en votant «non», la France pourrait ensuite ouvrir une nouvelle négociation avec ses partenaires, rapidement et dans une «position de force», ne trouve aucun écho ailleurs en Europe. Les responsables politiques d'autres Etats membres se taisent, pour ne pas donner l'impression de se mêler des choix d'un autre peuple. Mais les observateurs parlent, et je crois que Paul Magnette, directeur de l'Institut d'études européennes de l'Université libre de Bruxelles, a bien synthétisé l'opinion générale en déclarant: « Si le non l'emporte, les Français porteront la responsabilité d'un enlisement de la construction européenne et il leur faudra regagner beaucoup de crédibilité pour retrouver leur influence.» Et ce ne sera pas facile.
Repris d'une tribune de Ferdinando Riccardi - Agence Europe



